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La Croix – Faut-il mettre fin au numerus clausus en médecine ?

15 Jan , 2018  

Ces derniers jours, le député d’En Marche Olivier Véran a relancé le débat sur la suppression du numerus clausus (nombre d’étudiants admis en deuxième année de médecine), promise par Emmanuel Macron. « La réforme du numerus clausus n’est pas la réponse aujourd’hui aux déserts médicaux, c’est un autre problème », a pourtant affirmé vendredi sur Europe 1 Agnès Buzyn, ministre de la santé.

« Ce système étouffe les vraies vocations »

Olivier Véran

Député REM de l’Isère

Cela fait plusieurs années que je me bats pour en finir avec ce système anachronique et injuste du numerus clausus. Il n’a d’autre utilité que d’empêcher des étudiants français brillants et méritants de faire médecine en France. À l’époque de mes études, dans ma promotion, j’avais plusieurs camarades qui ont dû renoncer car ils avaient 13,3 de moyenne au lieu de 13,4 ! C’était des gens avec une vraie vocation qui s’est brisée car ils avaient mal répondu à deux ou trois QCM (questionnaires à choix multiples). Aujourd’hui encore, des étudiants et des étudiantes sont recalés pour trois fois rien et partent faire médecine en Belgique ou en Roumanie… pour revenir ensuite en France, puisque nous faisons partie de l’Europe qui reconnaît les diplômes et la libre circulation des professionnels de santé.

Je ne comprends plus la légitimité de ce système de sélection alors qu’aujourd’hui, un médecin sur quatre qui s’installe en France a été formé dans un autre pays. Quand le numerus clausus a été instauré en 1971, il permettait de former 8 500 nouveaux médecins par an. Soit quasiment le même nombre qu’aujourd’hui. Ce n’est pas normal car les besoins ne sont plus les mêmes. La population est plus nombreuse, plus âgée. Il y a davantage de maladies chroniques à prendre en charge. Avec les progrès médicaux, les consultations ont souvent besoin d’être plus longues.

Je m’insurge contre cette idée qu’il y aurait suffisamment, voire trop de médecins en France, et que le seul problème serait celui de leur répartition. Pouvez-vous me citer une ville en France où il y a trop de médecins ? Je viens de Grenoble, une ville plutôt attractive dotée d’un CHU et qui, donc, a priori, ne devrait pas manquer de médecins. Et bien je peux vous citer plusieurs quartiers qui se démènent pour en faire venir. Même Paris commence à devenir un désert médical. Si la France a suffisamment de médecins, pourquoi, alors, 2 000 postes de psychiatre sont-ils vacants à l’hôpital public ? Pourquoi, partout sur le territoire, faut-il attendre de douze à dix-huit mois pour voir un pédopsychiatre ?

Je pense donc qu’il faut instaurer ce qu’on pourrait appeler un numerus apertus. Avec le système actuel, 8 205 étudiants seront admis en deuxième année de médecine en 2018. Je propose qu’à l’avenir, on dise aux facultés : « Vous aurez au minimum 8 205 étudiants à admettre cette année. Mais ensuite, libre à vous d’en former davantage si vous avez de bons éléments ou des besoins de santé spécifiques dans votre région. » L’idée, ce n’est pas d’accepter tout le monde et de passer de 8 000 à 20 000 médecins d’un seul coup, c’est d’adapter le système pour le rendre moins injuste et plus en phase avec les besoins de santé de la population.

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« Il faudrait instaurer une régulation de l’installation »

Anne-Laure Samson

Maître de conférences au Laboratoire d’économie de la santé (Legos) à l’université Paris Dauphine

On ne peut pas dire qu’on manque de médecins en France. Dans ce domaine, notre pays se situe dans la moyenne de ceux de l’OCDE. En 2014, la France arrivait ainsi à la 15e position dans un classement de 35 pays sur le nombre de médecins par rapport au nombre d’habitants. Et chez nous, le nombre de praticiens devrait s’accroître de 14 % d’ici à 2040 grâce à l’augmentation progressive du numerus clausus ces dernières années.

La France n’est donc pas, au niveau global, dans une situation de pénurie. Le problème concerne surtout la répartition inégale de médecins sur le territoire car les jeunes sont comme leurs aînés : ils vont s’installer majoritairement dans les régions les plus attractives. Pour essayer de faire évoluer cette situation, on a bien essayé ces dernières années d’augmenter de manière ciblée le numerus clausus en fonction des besoins régionaux. D’augmenter par exemple le nombre d’étudiants formés en région Centre où on manque de praticiens. Le problème est que, ensuite, une fois leurs diplômes en poche, ces jeunes s’en vont exercer ailleurs.

Résultat, il y a des endroits où les médecins libéraux sont nombreux et se retrouvent en concurrence. Et ils ont alors tendance à modifier leurs pratiques pour maintenir leurs revenus. Comme ils ont moins de patients, ils multiplient les consultations ou des actes pas toujours très utiles. À chaque fois qu’on augmente le nombre de médecins, on augmente les dépenses de santé. C’est d’ailleurs précisément pour limiter ces dépenses, en régulant l’offre de soins, que les pouvoirs publics ont mis en place le numerus clausus en 1971. Pendant sept ans, le nombre de nouveaux médecins est alors resté assez stable, aux alentours de 7 500 à 8 000 par an. Et à partir de 1978, le gouvernement a fait baisser le numerus clausus qui est descendu jusqu’à 3 500 dans les années 1990. Comme l’a montré une thèse de Marc-Olivier Déplaude, actuellement chercheur en sociologie, ce mouvement à la baisse a été décidé sous la pression des médecins installés qui voyaient d’un mauvais œil, pour les finances de leur cabinet, l’arrivée massive de jeunes confrères. Ensuite, le numerus clausus est de nouveau reparti à la hausse pour faire face aux craintes de pénurie.

Plutôt que de le supprimer et d’abandonner toute régulation du nombre de nouveaux médecins, il serait plus judicieux d’instaurer un numerus clausus à l’installation, en tenant compte des besoins de santé au niveau local. De dire que, dans une zone surdotée, un nouveau médecin ne pourra venir s’installer qu’à la condition de remplacer un confrère parti à la retraite ou ayant déménagé dans une autre région. C’est ce système qui a été mis en place, par exemple, pour les infirmières libérales.

Recueilli par Pierre Bienvault

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